Les dernières fois

1 juillet 2008
Lui : Tu vas nous manquer je pense…
Moi : Ha oui ?
Lui : Ben oui tout de même !
Moi : Merci, c’est gentil…

Hier était un jour rempli de “dernières fois”, l’une de ces journées qui clôturent un chapitre et mettent en caisse quelques années. Pour la dernière fois je me suis levé à six heures avec le but inconscient de rejoindre Mons. Pour la dernière fois j’ai couru jusqu’à l’arrêt du tram. Pour la dernière fois j’ai sauté du tram au métro. Pour la dernière fois j’ai patienté un instant sur le quai numéro cinq en engloutissant une canette de coca light. Pour la dernière fois j’ai dormi entre Bruxelles et Soignies et émergé ensuite avant de descendre du train. Les couloirs, le hall de la gare, le feu de signalisation et la navette “C” en direction des Grands Prés… tout ça pour la dernière fois.

Mons

Ce fut une dernière journée paisible, tristement festive. On a mangé, on a bu, on a ri, j’ai presque pleuré. Angela souriait, comme toujours. Damien et Valérie ont montré leur flegme tournaisien incomparable. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’air, un air de vacance mais aussi un relent de malaise, des non dits et beaucoup de retenue. J’ai passé plus de deux ans de ma vie avec ces gens, un peu moins avec certains. Ils m’ont dit “au revoir” comme on dit au revoir à un ami qu’on est pas certain de revoir. Pourtant, ça ne tient qu’à moi de passer outre mes envies de table rase et de terres brûlées. Damien était malade, il est parti à seize heures, me privant du désormais habituel “retour à la gare”.

Seize heures et quarante minutes, un dernier pointage. Je retourne voir mon chef de service et je lui rends ma carte, mon badge et mes clefs. En plaisantant je lui dit : “je te remets mon arme de service ?“. Il ne rit pas. Je ne suis pas drôle. Il me remet un cadeau. Ça me fait plaisir. Je quitte le bâtiment. Une dernière fois traverser l’avenue Edison, longer le périphérique et manquer de se faire décapiter par un rétroviseur de bus. Patienter sur le quai numéro quatre, dormir entre Mons et Braine-le-Comte, émerger à Hal, descendre à Bruxelles… tout ça pour la dernière fois.

J’ai tourné la page, rangé le livre. Il est là, bien en place sur une étagère. Il est discret et sa tranche n’est pas bien épaisse mais il compte vraiment…

Le monde tourne

24 juin 2008
- Lui : T’as vraiment l’air bête la bouche ouverte à regarder le ciel…
- Moi :

-Lui : Hé ! Tu m’entends !?
- Moi : …

Il est vingt heures quarante-cinq, je marche dans la rue. Je reviens d’une crêperie où j’ai soupé avec Jonathan, un ami de longue date. La ville est animée par le foot et par la fête de la musique. J’ai mes écouteurs et j’avance vers la Place des Palais. Une masse de gens en revient. L’un des concerts vient probablement de se terminer. Je ne sais pas trop comment expliquer ce que je ressens. Je suis heureux, heureux d’être seul ce soir.

La solitude ne m’a jamais fait peur. Adolescent je passais le plus clair de mon temps seul dans ma chambre. Étudiant c’est dans la solitude que je trouvais le peu de sérénité qui sommeillait en moi. Ces dernières années, c’est seul que j’ai passé les étapes qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je ne m’en suis, je pense, jamais plains. Il m’arrive, de temps à autre, de le vivre un peu moins bien, certes, mais globalement je m’accommode de cette situation. D’une certaine manière, je m’y résigne. Ces derniers mois ont pourtant été plus difficiles. J’ai eu ce sentiment de n’aller nul part, parfois même, de marcher à reculons. Les mêmes journées, les mêmes mots, les mêmes émotions, les mêmes actes et les mêmes conséquences sur les mêmes personnes. C’est une forme de nausée que certains décrivent mieux que moi. C’est, le temps d’une parenthèse, prendre conscience de son existence et en reconnaître l’absurdité, la tristesse et l’inutilité. Puis le cerveau est ainsi fait qu’il produit ce qu’il faut aux  bons endroits. On oublie, on se lève et on repart, vivre les mêmes choses avec les mêmes personnes poursuivant les mêmes scénarios.

Aujourd’hui c’est différent. Je me sens seul, terriblement seul, mais je m’en réjouis. La place est pleine de gens que je ne connaîs pas. Certains me reconnaîssent et viennent me saluer. Ils buttent sur mon prénom, je leur rafraîchis la mémoire, je leur pardonne et on se dit à plus tard avec la certitude qu’on ne se reverra pas de la soirée. Il y a un gars chiant derrière mois. Il pense que le chanteur de Zita Swoon est homosexuel juste parce qu’il parle timidement entre les chansons. Timidité et homosexualité, quelle bête analogie. Globalement le type est tout sauf drôle. Il m’énerve un peu. J’aimerais qu’il se taise. À quelques mètres devant moi j’aperçois Dan Miller, le même dont je vous ai déjà parlé, celui qui aime les gens. Il me saluera quelques minutes plus tard. Le public est déçu, AaRON ne viendra pas à cause d’un problème de cordes vocales. Mon voisin de derrirère proteste. “C’est quoi ces chanteurs qui ont mal à la gorge ?“. Tais-toi crétin ! Finalement, Girls in Hawaii remplacera. Le public est comblé. Je reçois un sms d’une amie, j’y réponds. Je l’appelerai à la fin du concert. Le groupe est bon, leur musique passe très bien. Je frappe dans les mains sur les morceaux que je connais, c’est très plaisant. Lors du rappel, un hommage un peu triste est rendu à leur producteur qui a du s’exiler à plus de mille kilomètres pour une cure de désintox. Le public ne se montre pas très compatissant. Certains sont même vachement lourds. Pas mal de gens sont déjà passablement bourrés, ça se sent. Le concert se termine par un DJ Set du Français Agoria, de la techno que j’aime particulièrement. Je remarque à mes côtés un petit gars venu lui aussi seul au concert. Comme moi il a l’air de beaucoup aimer la musique qui se joue. Je lui souris de temps en temps et on fini par rire ensemble de l’état légèrement éméché de certaines personnes. Il s’appelle Dimitri et il est franchement mignon. Je lui paye un verre. Il me propose une clope. J’hésite mais je finis par refuser. Je ne fume pas après tout. Le concert se termine, c’était chouette. Je salue Dimitri. Il rentre du côté de Madou et moi vers Louise. J’hésite un instant. Finalement je ne lui dirai rien de plus. Peut-être j’aurais du lui demander si il était pédé. Enfin, sans doute pas de cette manière…

Je traîne un peu sur les pavès de la Place des Palais. Ces pierres ont cent septante-cinq ans, peut-être plus. J’en ai vingt-huit, bientôt davantage. Je suis seul au milieu d’une foule qui me rassure. J’aime l’odeur de la ville, de la cigarette et des substances illicites. Je me retourne de temps en temps et je regarde les gens qui s’éloignent. J’ai du mal à marcher. Mes jambes sont lourdes mais je m’applique. Quelques kilomètres me séparent de mon appartement. Dans les rues qui suivent les gens disparaissent. Je m’éloigne de l’effervescence, je retourne à la sollitude, je reviens à moi. Je me dis que je suis seul, debout dans un monde tartiné sur une planète qui ne cesse de tourner. Et je tourne avec…

Les objets

24 mai 2008
- Moi : Et quoi ? Tu as bazardé tous tes meubles !?
- Mon Frère : Ouais… tous !
- Moi : Mais enfin, pourquoi !?
- Mon Frère : Ho tu sais, les meubles, ce ne sont que des objets…

Les meubles, les téléphones portables, les CD, les télévisions, les réfrigérateurs, les ordinateurs, les lecteurs de musique, les carnets, les livres… ce ne sont que des objets. Avec le temps, les saisons, les dégâts de l’homme et ceux du monde, ils s’abîmeront. S’ils n’ont pas la chance et l’honneur de terminer archives, alors ils disparaîtront, comme moi, comme nous…

Les objets

J’ai oublié le câble d’alimentation de mon iPod au bureau mercredi soir et bien entendu la batterie était presque morte. Ses derniers soubresauts m’ont permis d’aller courir jeudi soir puis il a rendu l’âme. Comme je ne pouvais me résigner à passer tout le week-end sans musique pour sortir de chez moi, j’ai fouillé mon coffre et j’y ai retrouvé mon vieux lecteur Sony, un truc carré et argenté. Je n’avais aucune idée de ce qu’il y avait encore dessus. Je l’ai donc chargé et je l’ai allumé. Six cents morceaux et avec eux six cents souvenirs.

C’était en deux mille cinq et deux milles six, deux années charnières qui n’ont pas fini, encore aujourd’hui, de se consumer. C’était des moments de grâce, des expérimentations un peu grisantes soulignées par chaque morceau de musique que j’encodais dans mon lecteur gris. L’intégrale de U2 parce que j’avais commencé à m’approprier ce que j’aimais au détriment de ce que j’appréciais à travers mon frère. À mon grand étonnement, il y avait même un CD complet de David Guetta et quelques chansons de Mylène Farmer. C’était la période où je sortais le dimanche soir. Puis il y avait des morceaux de techno et de musique électronique un peu “flamande”. Ils viennent de mon premier petit copain. Le type faisait des études de pilote d’avion. Il était plus jeune que moi de quelques années et ça ne m’empêchait pas de jouer les gamins éperdus. J’avais même imaginé, moi qui tremble debout sur un bottin, de sauter en parachute avec lui, juste parce qu’il me l’avait demandé… enfin, si au moins il était revenu pour me rappeler qu’on devait sauter d’un avion… il m’a dit “à bientôt” mais je n’attends plus.

Il y en a eu d’autres après et les pistes de mon lecteur me le rappellent à chaque note. J’ai des souvenirs et des objets pour m’en rappeler mais malheureusement presque pas de sensations. Bien entendu certains ont compté plus que d’autres même si je voudrais leur donner à tous égale importance tant sur le coup j’y ai vraiment cru. Alors je me replonge dans les livres de l’époque, les notes et les images. Un gsm Nokia sur lequel je m’étais juré de ne jamais effacer une seule photo. Deux ans de ma vie en plus de trois cents clichés. Un carnet de note, quelques adresses et des numéros de téléphone que je ne composerai sans doute plus jamais. J’ai mis dans ces objets un peu de ma vie. Avec le temps, les saisons, les dégâts de l’homme et ceux du monde, ils s’abîmeront. S’il n’ont pas la chance et l’honneur de terminer archives, alors ils disparaîtront, comme moi, comme nous…

Sans doute les souvenirs éphémères sont plus intéressants encore. Ce furent des histoires courtes, mortes dans l’œuf mais des histoires tout de même. De la dernière en date, je pourrai me rappeler de son prénom vieillit, de son caractère tranché limite “hautain” mais adorablement taquin, de ses yeux verts remplis de vide, de ses énormes mains et de ses grosses baskets aux lacets colorés que secrètement je trouvais super “cool”. J’ai de lui une petite pub pour une pièce de théâtre, seule chose matérielle qui à coup sûr disparaîtra. Je pourrai encore me rappeler de beaucoup de choses à son sujet mais le plus étrange et le plus troublant, c’est sans doute l’odeur de mon propre shampoing qu’il a laissé sur un coussin bleu que je n’utilise jamais ailleurs que dans mon divan.

Je pourrai me rappeler. Si toutefois il s’agit un jour de choisir d’oublier certaines choses…

Feux d’artifices

21 mai 2008
- Moi : Au rond point tu prends à droite…
- Ma Mère : On est déjà venu ici non ?
- Moi : Ha bon ? Quand ça ?
- Mon Père : Hum… en 1985, chez Maître Carnois…

J’ai cinq ans, presque six. Je suis assis sur une chaise en bois dans le cabinet d’un avocat, rue américaine, à Bruxelles. Mon frère est à côté de moi, on se donne des petits coups de temps en temps. À chacun de nos gestes, les yeux de ma mère se tournent très rapidement en notre direction. Nous savons alors qu’il faut arrêter, se calmer, être sage. On ne tient pas bien longtemps. Ces chaises sont trop durs, on a mal aux fesses. On regarde autours de nous, on étouffe des petits rires, on se calme et puis on recommence. Mon frère balance les jambes sous son siège. Je fais de même. Je l’imite et ça nous fait rire.

Papa et Maman font face à cet homme sérieux, bien coiffé, bien habillé. Mon père a une chemise et un pantalon brun assez large dans le bas des jambes. Nous sommes en mille neuf cent quatre vingt cinq. Ma mère porte un chemisier blanc et une jupe noire. L’avocat consulte les comptes et additionne les dettes. Il se veut rassurant mais précise que ça ne va pas être simple. Il faudra quelques années, peut-être plus de dix ans pour tout rembourser. Mes parents savent que ça sera difficile. À chaque nouvel élément additionné, mon père claque des ongles, il regarde ses mains et acquiesce discrètement. Ma mère nous guette d’un œil, elle additionne au dessus des mains de l’avocat, elle regarde mon père, son visage, puis ses mains, puis son visage… une femme voit tout en même temps paraît-il…

Tout est propre dans le cabinet de cet avocat, tout est net. Il y a des plantes et des pots partout. Mon frère ne veut plus jouer, je dois m’amuser seul, imaginer un truc. Je mime des deux mains des boules qui rebondissent. Elles s’entrechoquent, je trouve ça joli. Puis je me rappelle de quelques jours auparavant. Nous vivions à Bruxelles et nos parents nous avaient amenés au feu d’artifices du vingt-et-un juillet. J’avais adoré. De mes deux mains je commence alors à mimer le décollage des fusées puis leurs explosions dans le ciel, en ouvrant tout grand les mains et en les faisant vibrer. J’imite les bruits des détonations puis je rigole. Je ne remarque pas que plus personne ne parle. Mon père, ma mère et l’avocat sont tournés vers moi. Je lève la tête et je regarde l’homme bien habillé. Je lui sourit et il éclate de rire. Quelques secondes plus tard, tout le monde se met à rire…

Alcool & cigarettes

16 mai 2008
Moi : Que s’est-il passé ?
Ma Mère : Eric est à l’hôpital…
Moi : Mais, qu’est-ce qu’il a ?
Ma Mère : Ho… heu… il est tombé dans son armoire vitrée…

J’ai des périodes dans ma vie où j’ai tout simplement envie de décadence. C’est un peu étrange comme sensation, sans doute un peu tordu aussi. Dimanche je suis sorti dans une boîte bruxelloise bien connue. Anthropologiquement c’était vachement intéressant. La musique allait relativement fort. C’était peut-être tout ce dont j’avais besoin ce soir là.

Alcool & cigarettes

Dans ce genre d’endroit je n’ai qu’une envie, coller mon dos à un haut-parleur et regarder les gens. C’est à la fois touchant et pathétique. Ils boivent, ils fument, ils dansent et de temps en temps descendent aux toilettes pour se droguer. Ils reviennent ensuite tout souriants en se frottant les narines. En début de soirée ils sentent encore le parfum et le bonbon frisk. Aux petites heures du matin ça commence à dégénérer. Les robes ne tiennent plus vraiment bien sur les épaules, les bouches empestent la vinasse, les regards ne suivent plus, c’est l’anarchie totale. Il y a ces filles qui cherchent encore un éventuel BOB, et peu importe si BOB est bourré, l’important c’est qu’il les conduise jusqu’à la chambre à coucher. Il y a ces gars en chemises blanches amidonnées et bien repassées, probablement des commerciaux. Il y a ce garçon dont on ne peut pas distinguer le sexe au permier regard. Il a la poitrine plate mais le reste est plus que troublant. C’est un monde en soit, une triste réalité. Ces gens, le week-end terminé, iront travailler. Ils ont des collègues et un patron qui les trouvent respectables, exemplaires et droits dans leurs bottes. S’ils savaient…

Moi j’aime simplement les vibrations du son dans mon dos, j’aime l’odeur d’alcool et de cigarettes. Mon éducation, mon histoire et mes principes font que ça s’arrête là. Pourtant, j’ai parfois la furieuse envie de me foutre en l’air. Je me dis souvent que si j’avais été simple et stupide j’aurais terminé toxico…

… en même temps, si j’avais été simple et stupide, j’aurais pu tout autant terminer heureux. Bordel, comment je me sens mal ces derniers temps…

Le grand chemin

9 mai 2008

Le plus amusant lorsque l’on crée un concept c’est de savoir qu’on est maître de le modifier, de le contourner ou même de le détruire. Ce message est un peu différent des autres. Il ne commence pas par un dialogue, ces quatre répliques qui sont sans doute la seule chose véritable, connue et vérifiable sur ce blog. “Je” vous parle directement pour vous remercier de suivre depuis plus d’un an maintenant Little Computer People.

Aujourd’hui j’ai fait une chose étrange. Poussé par je ne sais quoi, j’ai décidé d’aller m’assoir deux heures au beau milieu de la place Louise et d’y contempler le monde. C’est étonnant le nombre de visages connus que l’on peut croiser en deux heures de temps. Eux sont réels, il vivent sur ma Terre, je les connais de vue et parfois de nom. Derrière eux il y avait les gestes, les émotions et les manies de Thomas, Samuel, Salma, Robert, Gabriel, Augustine, Aurélie, Emeline, Denis, Hubert, Gustave, Guillaume, Muriel, Matisse, René, Marc, Julie, Charlotte et Gérald. Il y avait vous, il y avait moi et derrière moi il y avait Romain. Nous regardions tous dans des directions différentes et nous ne sommes pas vus.

Ce blog est mon monde à moi, une thérapie pour me retrouver et me mettre en quête de mon propre chemin.

“Ils se séparèrent au prochain carrefour. Henri-Maximilien choisit la grand-route. Zénon prit un chemin de traverse. Brusquement, le plus jeune des deux revint sur ses pas, rejoignit son camarade ; il mit la main sur l’épaule du pélerin :
- Frère, dit-il, vous souvenez-vous de Wiwine, cette fillette pâle que vous défendiez jadis quand nous autres, mauvais garnements, lui pincions les fesses au sortir de l’école ? Elle vous aime ; elle se prétend liée à vous par un vœux ; elle a refusé ces jours-ci les offres d’un échevin. Sa tante l’a souffletée et mise au pain et à l’eau, mais elle tient bon. Elle vous attendra, dis-elle, s’il le faut, jusqu’à la fin du monde.
Zénon s’arrêta. Quelque chose d’indécis passa dans son regard, et s’y perdit, comme l’humidité d’une vapeur dans un brasier.
- Tant pis, dit-il, quoi de commun entre moi et cette fille souffletée ? Un autre m’attend ailleurs. Je vais à lui.
Et il se remit en marche.
- Qui ? demanda Henri-Maximilien stupéfait. Le prieur de Léon, cet édenté ?
Zénon se retourna :
- Hic Zeno, dit-il. Moi-même.”

Extrait de L’œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar (première partie : la vie errante, le grand chemin)

“Mon ami…”

6 mai 2008
- Moi : Ca va bien ?
- Lui : J’ai beaucoup réfléchis hier soir. Je préfère qu’on en reste là…
- Moi : Heu…
- Lui : Oui je sais…

Tu vois, il y a quelques mois je faisais la connaissance de ton réverbère. C’était une nuit où la ville était éteinte, une nuit noire, sans électricité. Lui, ce géant de fonte, il brillait plus que jamais, il m’illuminait. C’est étrange comme cet évènement à changé ma vie. Quelques temps après je te rencontrais. Depuis tu ne m’as jamais réellement parlé. Tu me dis parfois quelques mots, quelques politesses, un “oui” ou un “non”. Pourtant moi je te parle, souvent pour ne rien dire, juste parce que j’en ai besoin. J’ai besoin de parler, de m’exprimer. Je retiens trop et trop longtemps. Les idées viennent, les phrases se forment et puis je les oublie. Chaque mot ainsi perdu me laisse une brûlure, un manque énorme. Je ne te connais pas, pas plus que cette ville qui nous entoure et que ces gens qui passent. En me taisant, je m’ignore moi-même. Je nie le monde en bloc, je vis à côté des choses et je semble m’en contenter. Ai-je raison ?…

Mon ami je voudrais t’expliquer ma conception du monde, sans vouloir te convaincre, là n’est pas mon but. Vois-tu, les règles qui régissent la mer et le ciel, les devoirs que nous imposent la Terre, je ne les connais pas. Ce qu’il adviendra de moi je l’ignore. La manière qu’ont les petites choses de nous glisser entre les doigts, la fréquence à laquelle les gens changent parce qu’ils craingnent de rester les mêmes, la raison pour laquelle les choses ne vont jamais comme nous le voulons, tout cela m’est inconnu. La finitude ou l’infini de notre univers, la personne qui préside à notre destin, comment éviter les défaites et la précipitation vers notre inexorable fin, je n’y pense pas très souvent. L’amour, l’amitié, les sentiments, la peur, les couleurs, les maladies, les hommes, les femmes, les animaux… ce sont des choses que je ne comprends pas. Je le pourrais sans doute mais les explications ne me contentraient pas… mes torts et mes droits, mes jours et mes nuits, mes ténèbres et mes lumières, ils sont en moi, tout au fond de moi, et je les garde… en réalité, je ne veux pas savoir… nous vivons mon ami, et j’aime cette vie plus que tout.

En prononçant ces mots, Romain regardait les étoiles. Gabriel était assis à ses côtés et faisait de même. Tous les deux souriaient…

C’était au temps où…

23 avril 2008
- Moi : Demain je suis invité à l’expo sur l’Expo 58…
- Ma Mère : Ha oui ? C’est bien ça… tu es content ?
- Moi : Oui bien sûr, ça me changera !
- Ma Mère : …Moi je n’étais pas là en 58, j’étais au Congo…

Les commémorations sont habituellement des choses que j’aime. Cette année nous fêtons les cinquante ans d’un évènement qui a marqué la génération de mes parents : l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Mon Père avait onze ans à l’époque, ma Mère un peu moins. Si je dois citer ce que j’en connais, je parlerais de l’Atomium que je trouve personnellement hideux, du Heysel et du chocolat “Dessert 58” que je n’ai jamais su différencier du “Double Lait“. Le reste, je le connais par tradition ou par ma formation d’historien. Oui, c’était chouette l’Expo 58. Oui ça mérite bien un beau feu d’artifice cinquante ans après.

Mais voilà, dans toute cette histoire, quelque chose me rend triste. Radio, télévision et presse écrite s’évertuent à vanter l’évènement sur le même ton, celui de la nostalgie exacerbée. Je suis moi-même de nature nostalgique mais là c’est carrément déplaisant et les mots sont franchement durs à entendre. ”C’était au temps où les Belges étaient heureux“, “C’était au temps où les rêves étaient permis“. Et quoi ? On fait quoi maintenant ? Nous vivons une époque désenchantée ? Depuis dix, vingt, trente ans ?

Alors voilà, moi, Fred, le type qui peut faire un tour à 360 degrés en gardant les yeux derrière la tête, j’affirme que les rêves sont encore permis et que les Belges, s’ils le veulent, peuvent être heureux ! Je condamne cette recherche, conjuguée au passé, d’un bonheur de complaisance, facile et accesssible et cette nostalgie d’une belle époque révolue. Je parlais récemment à un ami de ma conception de la nostalgie et j’avais peine à trouver mes mots tant elle semble pour moi évidente. J’espère que ce blog et mes histoires qui fêteront bientôt leur premier année d’existence permettent d’éclaircir cette conception sans doute trop personnelle. La nostalgie, telle que je l’utilise, est l’instrument permettant de relier passé, présent et futur au moyen de sensations et d’émotions. En ce sens, elle me stimule plus qu’elle ne me rend triste.

Voilà, pour une fois j’ai parlé en “je” au présent… ça m’a fait un bien fou, merci ! Pour conclure, je ne vais quand même pas bouder l’actuelle effervescence et je terminerai par souhaiter un très heureux anniversaire à l’Atomium !

Le temps qui reste

22 avril 2008

- Eux : Quel est votre prénom Monsieur ?
- Moi : Frédéric.
- Eux : Ha… nous avons déjà un Frédéric…
- Moi : Très bien… vous avez un Robert ?

Marc contemple souvent ses coupes et ses médailles. Elles sont de toutes formes, de toutes tailles et de toutes origines. Premier dans un championnat de natation en mille neuf cent nonante neuf, second dans un marathon trois ans plus tard. Quelques photos témoignent de ses victoires en football, à l’époque où il ne jurait que par les sports d’équipe. Handball, basket-Ball, tennis, il a tout essayé… Très bon dans son lycée, excellent à l’université, il décrocha diplôme sur diplôme. Curieux, intelligent, brillant, tout le monde s’accordait à dire que Marc était un exemple à suivre. Il inspira la fierté de ses parents, la reconnaissance de ses amis et l’admiration de sa première petite amie.

Elle s’appellait Julie, elle avait vingt-et-un ans lorsqu’il la rencontra. Elle était réservée et timide, belle et discrète. Elle l’avait croisé dans une de ces soirées étudiantes où l’on parle trop fort. Elle était adossée contre un mur et semblait s’ennuyer. Marc était là par hasard. Il avait suivi des amis et ne connaissait presque personne. Ils parlèrent quelques instants, s’échangèrent quelques politesses puis s’envoyèrent quelques attentions moins “délicates”. Il la rammena chez elle et l’histoire commença sous les draps, comme dans nonante neuf pourcent des cas. Julie ne fut pourtant pas une médaille ou une victoire comme les autres en dépit des circonstances crues et directes et de ces draps qui, le matin, puaient la sueur et l’alcool. Le magnétisme avait opéré. Le plus naturellement du monde ils restèrent cinq années ensemble. Dénué de romantisme et de sensiblerie, leur relation fut pourtant forte et fidèle. Il y avait un accord tacite et des règles non énoncées que chacun respectait inconsciemment. C’était une histoire naturelle, au sens biologique du terme, une histoire humaine…

Les années passant, Julie commença à se lasser de ce picotement dans le bas du ventre. Certes, c’était bien agréable et personne ne pouvait être aussi comblé qu’elle tant la compatibilité des corps et des sensations était parfaite. Elle voulait sans doute plus ou très certainement autre chose. La petite fille qu’elle était encore n’avait pas encore eu son vrai prince charmant. L’admiration à sens unique qu’elle éprouvait pour Marc lui devenait insupportable. Ils étaient tous les deux les objets d’un désir sans pareille mesure, les éléments d’une équation chimique qui allait crescendo, sans jamais vraiment virer ou changer d’état. Tout ça était trop simple, pas assez moderne. Elle du se résoudre à le quitter. Un matin d’automne, il lui rendit les clés de son appartement. Ils se séparèrent sur le pas de la porte. Julie était consciente de l’utilité de son caprice et Marc était frappé d’incompréhension. Tout deux reprirent leurs vies. Marc continua le sport et son job de commercial. Julie repris des cours en psychologie. Les jours, les mois, les saisons et les années passèrent…

Un soir d’été, à l’arrêt d’un bus, Julie reconnu la silhouette d’un homme qu’elle connaissait fort bien. Elle s’approcha du banc et son cœur s’emballa lorsqu’elle prononça en guise d’appel le prénom de Marc. Il l’a reconnu à la première syllabe et la machine infernale, éteinte depuis trop longtemps, se ralluma d’un seul coup. Comme au premier jour ils parlèrent peu. Julie, qui aurait tout fait pour ne pas tourner la manivelle se laissa emporter. Ils terminèrent dans des draps sombres, dans un trois pièces que Marc louait du côté de la gare. Elle tenta bien de lui parler et de le persuader mais Marc n’écoutait rien et le préservatif qu’elle lui avait suggéré tomba au pied du lit. “J’ai changé Julie… je sais que tu es célibataire, moi aussi… réessayons, je t’en supplie“. Elle se laissa charmer et refoula les quelques mots qu’elle aurait du lui dire avant, ceux-là même qu’elle avait découverts en ouvrant le courrier de l’hôpital, quelques semaines auparavant : “résultat… test HIV… positif“.

Le secret fut révélé quelques semaines plus tard. Des orages éclatèrent derrière la porte d’entrée du trois pièces de Marc. Plusieurs fois elle s’ouvrit et se referma mais, cette fois-ci, personne ne quitta l’appartement. Les paroles devinrent plus calmes et la colère se transforma en résignation. À la fin de l’été, ils prirent rendez-vous dans un cabinet médical. Ils s’y rendirent comme d’autres couples se rendent à l’église. Après avoir retiré les résultats au laboratoire, ils ouvrirent ensemble l’enveloppe. Les mêmes mots étaient inscrits : ”résultat… test HIV… positif“. Il les découvrit non sans douleur mais il se consola de ne pas les lire seul. Debouts sur la place de l’Hôtel de Ville, c’était le moment pour eux de modifier l’équation et de reconnaître un nouveau sens à leur relation. Il fixèrent ensemble l’horloge de la tour communale et, les yeux grands ouverts, ils jugèrent du temps qui restait et de ce qu’ils allaient en faire.

“Je” et “Il”

21 avril 2008

- Mon père : Comment peux-tu te mettre dans des états pareils !?
- Moi : Mais oui, c’est insupportable et malheureux !
- Mon père : Mais enfin, regarde, la vie est belle !
- Moi (en criant) : Mais bien sûr que la vie est belle !

Il y a quelques années, je vivais encore sur les ruines d’un passé explosé, balayé par des séismes et des tempêtes. Sur la scène d’une vie que je jugeais modeste, les débris et les restes d’un décor en carton brûlaient encore. Ce décorum, nous l’avions construit ensemble, ma famille et moi. Nous avions monté des planches pour servir de table et retourner des sauts pour nous asseoir. Nous avions pendu des draps pour s’isoler du froid. Nous y avions accroché des dessins et des photos pour les rendre beaux. Puis un jour, nous sommes devenus fous. Une folie de circonstance, certes, mais une folie tout de même. Nous avons crié si fort que le vent s’est levé. Nous avons tapé du pied si brutalement que le sol s’est crevassé. Les flammes ont jailli et l’eau s’est abattue sur ce royaume que mes parents avaient batti pendant plus de cinquante ans et auquel j’avais pris part pendant vingts années.

Je me suis réveillé un matin les yeux embués. Autours de moi, tout était ruine et désordre. Mes parents étaient debout. Ils se hataient à reconstruire. Ils n’étaient pas heureux mais ils s’en foutaient. Il y avait d’autres priorités. Moi je tenais à peine sur mes genoux. Un pas en avant et je basculais. J’étais minable et misérable. J’avais la nausée et je tremblais de peur. Plus rien, dans ce chaos, ne m’était familié. Sur les arbres dénudés, quelques photos s’étaient empallées aux branches. Les couleurs avaient jauni et les visages étaient arrachés. Ces photographies puaient le vinaigre à plein nez, comme tout le reste d’ailleur. J’interrogeais ma mère sur la situation mais elle ne répondait qu’à moitié. Elle n’a jamais vraiment été bavarde et Papa non plus. Mes frères étaient assis plus loin. Ils regardaient leurs pieds d’un air désolé. Aucun de nous ne parlions. Il régnait un lourd silence brisé de temps en temps par le vacarme d’un mur qui ne s’était pas encore effondré.

Je contemplais ce désordre avec un air de plus en plus cynique, partagé entre la honte, la pitié, la tristesse et l’euphorie. Rapidement, je me dis que tout cela tombait bien. Après tout, pour être logique avec moi même, la situation respectait les principes que je m’étais toujours imposé, ceux d’éffacer et de recommencer. Je me suis alors tourné vers l’arrière, là où les planches rejoignent l’obscurité et où l’atmosphère se teint de reflets mauves. Devant moi s’allongeait une unique perspective qui disparaissait à l’infini. J’étais seul, seul avec Romain. Lui souriait toujours bêtement. Il m’énervait. Il me tendit la main en disant : “Allez gars, bouge un peu ! Je vais te montrer un truc… tu vas voir, on va s’marrer“. J’ai mis un pied devant l’autre et j’ai disparu derrière le rideau. J’allais vivre pendant quelques années l’expérience la plus déstabilisante. Certains auraient jugé mon comportement destructeur. Avec le recul, j’en tire aujourd’hui de bien belles leçons.

J’ai entérré au pied d’un arbre une petite boîte dans laquelle j’ai déposé “Je”. Il était en sécurité sous la terre et personne ne pouvait le trouver. J’ai conjugué ma vie à la troisième personne du singulier en attendant que Romain me mène à l’endroit qu’il m’avait indiqué. Il me devançait et peignait en noir chaque vitre et chaque mirroir que nous croisions. il agitait devant moi des mots et des images qui devenaient une ralité, notre réalité. Nous avons marché ensemble dans l’obscurité. Avec les minutes, les heures, les jours et les mois qui passaient, Romain devenait mon guide. Mes parents, mes frères, les ruines et les photos jaunies étaient derrière nous. “Il” dictait la vie et les pas d’un “je” qui n’existait plus.